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La mer de Berre, racontée par Marcus Malte, prix Femina 2016

"Mer, lui avait-elle dit. Mer. Mer. Plusieurs fois. Elle lui avait serré le bras en le fixant droit dans les yeux comme elle le faisait lorsqu'elle voulait être sûre qu'il avait compris. Précaution inutile : il comprenait tout et tout de suite. Mais parfois il trichait et retardait le moment de le confirmer d'un signe de tête car il aimait sentir sa main et son regard posés sur lui. Cela était rare.
Ils étaient accroupis sur la grève et elle pointait le doigt vers l'immensité étalée devant eux. Ce jour-là le ciel et l'eau étaient du m^me gris et pourtant ils ne consommaient leur union que loin, très loin, à l'extrême limite de l'horizon. Le garçon se tenait sur ses gardes. Il avait déjà vu des flaques et des mares, mais ceci jamais. Les flaques et les mares pouvaient être franchies. Les flaques et les mares étaient des eaux mortes alors qu'il se sentait ici en présence d'une force éminemment vive, une puissance phénoménale contenue à grand-peine sous la surface et susceptible à chaque instant de se libérer. Dans son grondement sourd, incessant, il percevait une menace. Ses effluves âcres et lourds lui emplissaient les poumons, lui portaient au coeur. Sans parler de l'écume blanchâtre qu'elle bavait sur le sable.

 

La mère était restée un long moment le regard tourné vers le large. Dans le globe de ses yeux brillait une flamme que le garçon ne connaissait pas. Qu'il aurait aimé faire naître lui-même ou pour le moins recueillir dans la conque de ses mains pour la protéger du vent et de tout. Cette lueur nouvelle l'étonnait. que voyait-elle là-bas qui embrasait ainsi son âme ?

Le garçon n'avait jamais entendu parler ni de bateaux, ni de voyages, ni de continents.

C'était peut-être deux mois en arrière. Mer, avait répété une ultime fois la femme avant de se relever, et cette fois il s'était empressé de lui signifier sa pleine et entière compréhension, pour la rassurer, pour lui complaire. Pour conserver la flamme. Laquelle avait malgré tout disparu, comme soufflée, dès qu'ils avaient eu le dos tourné. Le rideau terne qui couvrait habituellement le regard de la mère était retombé. Etait-ce sa faute à lui ? Qu'aurait-il pu faire de plus ? Personne ne pouvait répondre à ses questions car il ne pouvait les formuler.

(...)

Le jour le surprend allongé sur le ventre et la bouche ensablée. Il a dormi d'un sommeil sans fond. C'est la lumière qui l'en extirpe, coulant à verse, crue, dense. Avant même d'ouvrir les yeux il prend appui sur ses coudes et redresse la tête. Il grimace. Des grains crissent entre ses mâchoires. Il s'assoit et s'essuie ses lèvres, puis le menton, le nez, les joues rêches d'une croute de sel. Se débarrasse de cette barbe postiche poussée durant la nuit. Il se racle la langue avec les dents et crache.

Là-haut les nuages ont déserté. Le soleil blanchit le bleu du ciel, à mi-chemin de midi. Une pluie d'or picore la surface de l'eau : ce sont des myriades de gouttes fulgurantes, en plein jour une constellation de lucioles ou de feux follets. C'est beau. Le garçon réussit à garder entrouvertes ses paupuères et la féerie se reflète dans le miroir de ses pupilles. Ce spectacle l'enchante. Il aime ce qui brille. Les mains en visière il se protège les yeux. Evite de les poser sur le cadavre avachi contre sa jambe.

A les voir tous deux ainsi comment ne pas songer à des naufragès au lendemain de la tempête ? Un unique survivant parmi eux.

La mer est calme ce matin. elle s'échoue paresseusement sur le rivage à vingt pas du garçon. Mais ce n'est pas la mer.

En réalité c'est un étang. Certes le plus grand d'Europe, vingt kilomètres de long et presque autant de large, mais un bassin tout de même, enclos, et de bien modeste dimension au regard des océans. Un vaste bocal à poissons. C'est l'étang de Berre. Relié à la Méditerranée par le cordon ombilical du canal de Caronte.

La femme ignorait ce détail. Lorsqu'elle venait s'asseoir ici sur la grève elle croyait faire face à l'infini. Mer : c'est ainsi qu'elle l'a toujours nommée de son vivant. Et dans sa tête sans doute embarquait-elle sur la grande, la vraie. Celle qu'on prend sans esprit de retour. Celle qui ouvre sur le champ des possibles, qui nous transporte en des contrées vierges où l'on peut commencer, recommencer, effacer tout ce qui a été si mal écrit et se mettre enfin à écrire ce qui aurait dû l'être. Et alors à chaque fois se reproduisait le miracle de la petite lueur embrasant ses yeux et son âme.

Mais ce n'était pas la mer. Juste un échantillon, un ersatz, juste une reproduction miniature. 

MARCUS MALTE, Le garçon, ed Zulma, 2016