étang de Berre : objet de recherches interdisciplinaires

Du point de vue environnemental, des réputations radicalement opposées ont caractérisé au cours
des dernières décennies deux lagunes méditerranéennes pourtant proches :
• l’étang de Berre et son pourtour était socialement regardé comme un espace industriel menaçant,
• l’étang du Vaccarès et son pourtour camarguais était désigné comme espace naturel menacé.
Ainsi, ces deux territoires confirmaient l’héritage mental de deux siècles de rationalité cartésienne qui nous apprend à tracer une frontière entre l’artificiel et le naturel, la culture et la nature. A cette frontière mentale, s’est surajoutée, à l’époque moderne, un système de valeurs conduisant les sociétés occidentales à se croire affranchies des contraintes naturelles. Selon la formule de Descartes, l’homme moderne devenait “maître et possesseur de la nature”.
Il apparaissait alors comme évident et normal, au début du 20ème siècle de sacrifier les poissons et les pêcheurs de l’étang de Berre à un développement technologique “d’intérêt général”, comme il était normal de sacrifier les marais de Camargue au profit d’une agriculture irriguée de type industriel.
Quelques décennies plus tard, la proposition s’est inversée. Avec l’irruption de la question environnementale, la société prend conscience que les ressources naturelles restent indispensables à sa survie et que celles-ci sont de plus en plus affectées par le développement des forces productives. En désignant la nature comme “ressource”, on redécouvre, d’une certaine façon, que le rapport homme-nature fonctionne comme un tout indissociable et évolutif, abusivement déconnecté par la modernité triomphante et que nous restons dépendants des ressources naturelles que sont l’eau, l’air, les sols, la biodiversité.
Dans les années 1970, cette prise de conscience s’est d’abord traduite par une politique territorialisée clivée à l’excès où l’on a cru résoudre le problème en opposant aux concentrations urbaines et industrielles des sanctuaires réputés naturels. La création du Parc naturel régional de Camargue avait aussi pour fonction de compenser “naturellement” les effets négatifs de la conurbation industrialo portuaire de Fos, Berre,Marseille. Les recherches que je menais alors sur le delta du Rhône démontraient que sa réputation d’espace “naturel” résultait pourtant de rétroactions nature-société évolutives dans le temps. Depuis l’endiguement généralisé du delta, la gestion artificielle de l’eau par l’agriculture et l’industrie du sel avait paradoxalement contribué à maintenir desmilieux humides écologiquement remarquables.
Ce constat démontrait à l’évidence que de croire résoudre la question environnementale en opposant le naturel à l’artificiel restait une illusion. De tels modèles permettaient plutôt d’envisager, pour la lagune industrialisée qu’est l’étang de Berre, un destin similaire à celui de la Camargue : destin où les activités économiques seraient compatibles avec la préservation des ressources naturelles.
Dans cette perspective, l’étang de Berre et les lagunes littorales ne peuvent plus être définies par les uns comme milieux socio-économiques ou par les autres comme hydro systèmes naturels, mais bien comme systèmes socio-naturels ouverts :
• il n’est pas possible de comprendre les variations des taux de salinité de l’étang de Berre sans s’intéresser aux artificialisations successives de ses communications avec la mer et à la dérivation de la Durance dans l’étang,
• il n’est pas possible de comprendre la turbidité, l’eutrophisation, la disparition des herbiers sans s’intéresser aux interventions humaines sur le bassin versant,
• il n’est pas possible de comprendre la contamination chimique sans appréhender l’extension du port de Marseille et les aménagements pétrochimiques à partir des années 30,
• il n’est pas possible, non plus, de comprendre la disparition des 350 pêcheurs de l’étang à partir de 1957 sans tenir compte de la contamination des stocks de poissons due aux pollutions chimiques de l’étang.
C’est ce système d’interactions permanentes entre dynamiques sociales et naturelles qui justifient l’absolue nécessité d’une gestion intégrée :
- Intégration et élargissement géographique tout d’abord : la mer et le bassin versant sont indissociables de l’état écologique de l’étang ; la qualité de l’air ne connaît pas de frontières.
- Intégration nature-société parce que toute modifacation écologique renvoie aux activités humaines : soit parce qu’elles en sont la cause, soit parce qu’elles en subissent les conséquences à l’image de la quasi disparition de la pêche.
Toutes ces interrelations participent alors de la reconstruction de l’étang comme un nouvel objet de recherche et de gestion intégrant une complexité rarement prise en compte jusqu’alors.
“Un terrain-laboratoire”
Cette approche en termes de système complexe pose aux scientifiques, aux gestionnaires, aux décideurs politiques de redoutables problèmes de coordination parce que tous sont imprégnés par une éducation et par une organisation sociale
extraordinairement compartimentées.
Pour tenter de résoudre le problème, des solutions allant dans le sens d’une nécessaire transversalité commencent à émerger : la recherche scientifique se réorganise progressivement et non sans mal en structures interdisciplinaires intégrant sciences de la société et sciences de la nature. Les politiques gestionnaires, pour leur part, ont forgé la notion de “développement durable” avec pour objectif de penser un développement économique et social qui ne compromette pas les ressources naturelles indispensables à la vie. Les thèmes de ces Rencontres organisées par le Gipreb apparaissent alors comme la concrétisation exemplaire de cette volonté d’aller vers les réconciliations indispensables
entre recherche et action, société et nature qu’exige, sous peine de catastrophes, la réhabilitation du site. En ce sens, l’étang de Berre apparaît comme un terrain laboratoire. Démontrer qu’il est possible de tenter une bonne gestion écologique d’un plan d’eau situé au coeur d’une vaste zone industrielle a valeur de modèle. La gravité des problèmes à l’interface des dynamiques sociales et naturelles révélée par les usagers et les scientifiques, la volonté des décideurs politiques de les résoudre, non sans d’inévitables débats et controverses autour des solutions, appellent à un profond renouvellement de la question environnementale.
Le temps où l’on croyait résoudre la protection de la nature en opposant quelques zones protégées réputées “naturelles” aux concentrations urbaines et industrielles est derrière nous.
A cette symbolique territoriale, binaire et compartimentée, succède, comme le démontre le projet de réhabilitation de l’étang de Berre, un principe de réalité : faire en sorte qu’une certaine forme de développement ne se retourne contre les humains du fait de la destruction des ressources indispensables à leur survie.
Gageons que ces Rencontres marqueront un jalon important dans la bataille pour la gestion durable des territoires : la partie qui se joue ici est emblématique parce que difficile.
Bernard Picon
Chercheur au CNRS
En vidéo :
Première partie
Deuxième partie