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la nécessaire réhabilitation de l'étang de Berre

Les milieux lagunaires constituent l’interface entre le continent et la mer et jouent un rôle fondamental pour l’équilibre physique et écologique de l’ensemble du littoral. Mais elles sont également très fragiles, sensibles aux évènements hydroclimatiques et à l’augmentation des pressions anthropiques. En effet, généralement constituées d’un vaste bassin versant, pour un volume d’eau limité, les lagunes reçoivent et subissent en temps réel tous les rejets polluants se produisant en amont.

 

L’étang de Berre, à l’instar des nombreuses lagunes de la façade méditerranéenne française, s’est formé il y a environ 10 000 ans à l’issue de la dernière transgression marine. D’une profondeur maximale de 10 m (et 6 m en moyenne), sa superficie de 155 km² en fait un des plus grands étangs marins de Méditerranée.
L’écosystème aquatique de l’étang de Berre, dont les rives et le bassin versant ont connu une industrialisation et une urbanisation importante tout au long du 20ème siècle, présente un niveau de dégradation important.

Les fonctions écologiques et les usages traditionnels associés (exploitation des ressources marines, loisirs de proximité, etc.) de cet étang ont été ignorés au profit de la seule fonction de milieu récepteur de toutes les eaux usées. Autour de l’étang de Berre, l’industrie pétrochimique et concomitamment l’urbanisation se sont développées, s’accompagnant d’une rapide et considérable dégradation de la qualité de l’eau, de l’air, des paysages, et donc du cadre de vie.

Une étape importante de ce développement fut l’aménagement hydroélectrique de la Durance : un canal usinier, au départ du lac artificiel de Serre-Ponçon, alimente une vingtaine de centrales et finit sa course depuis 1966 dans l’étang de Berre, y déversant de grandes quantités d’eau douce et de limons.

http://www.newsofmarseille.com/pour-berre-il-est-etang/

Trois types de pollution :

Ainsi, en simplifiant quelque peu, on peut distinguer trois types de pollutions dans l’étang de Berre : l’eutrophisation, la contamination chimique et des apports excessifs et variables d’eau douce.
La première, très commune des milieux lagunaires, correspond à des apports trop élevés de nutriments dans le milieu (azote et phosphore) ce qui stimule le développement des algues et conduit à des crises d’anoxie. Les sources d’azote et de phosphore dans l’étang sont multiples, avec les rejets urbains sur le bassin versant naturel (600 000 habitants) et une activité agricole importante, y compris sur le bassin versant de la Durance. Cette eutrophisation était réellement préoccupante jusqu’au début des années 2000 mais on observe, depuis, une nette amélioration. Les symptômes sont toujours là : outre des échouages d’ulves sur ses rives, une eau parfois opaque et appauvrie en oxygène, mais sans commune mesure avec la situation passée. La mise aux normes des stations d’épuration y est pour beaucoup et on peut raisonnablement espérer atteindre une situation acceptable à moyen terme.
La deuxième est directement lié à la vocation industrielle des rives de l’étang. Entre les années 30, période des premières installations de sites pétrochimiques et le début des années 70, aucune contrainte réglementaire n’encadrait les niveaux de rejets. La pollution par les hydrocarbures et les métaux lourds (plomb, mercure, cadmium, etc.) était telle que la pêche aux petits métiers, qui faisait vivre 300 familles, dut être interdite en 1957 pour des raisons sanitaires. Les sédiments du fond de l’étang gardent aujourd’hui la trace de cette contamination, mais depuis 1971 et la mise en place d’un programme efficace de réduction des rejets industriels, la situation s’est améliorée. La pêche professionnelle a pu être rétablie en 1994.
La question des apports d’eau douce par le canal usinier EDF est quant à elle au cœur de l’actualité. L’aménagement hydroélectrique de la Durance a structuré la gestion de l’eau dans toute la région, en remplissant trois fonctions essentielles : l’irrigation agricole, l’alimentation en eau potable et la production d’une énergie renouvelable, l’hydroélectricité. Ces missions sont remplies avec efficacité, mais avec un bémol important : l’exploitation de cet ouvrage a été un coup fatal porté à l’écosystème aquatique de l’étang, lui faisant subir une forte baisse et des variations brutales de salinité. Ce constat, partagé depuis de nombreuses années par les acteurs locaux (monde associatif, élus, professionnels de la pêche, etc.) a donné lieu à une vaste mobilisation en faveur de la réhabilitation de l’étang de Berre. Un plan de reconquête, appelé Plan Barnier, a été mis en œuvre en 1994 avec une mesure forte de limitation des rejets EDF : des quotas annuels de 2,1 milliards de m3 d’eau douce et 100 000 tonnes de limons ont été appliqués. Ce fut une étape importante en terme de décision politique mais malheureusement d’une efficacité limitée (le milieu était toujours impacté par les variations de salinité, problème que ne résout pas l’application de quotas à l’échelle d’une année). Parallèlement, une action juridique a été entreprise par les pêcheurs professionnels et cette démarche est remontée jusqu’au niveau européen. Saisie par la Commission européenne, la Cour de Justice des Communautés Européennes a jugé que l’Etat français se devait d’agir plus efficacement pour lutter contre les effets négatifs des rejets EDF, considérant :
1- que l’étang de Berre est un étang marin et que les textes internationaux de protection de la mer méditerranée lui étaient applicables (protocole d’Athènes et convention de Barcelone),
2- que les rejets de la centrale hydroélectrique EDF dans l’étang de Berre constituent bien une pollution (en raison de leur quantité, l’eau rejetée n’étant pas toxique en elle-même).
Cette prise de conscience marque une étape forte en faveur de l’étang de Berre, puisque les négociations qui se sont engagées entre l’Etat français et la Commission européenne ont débouché sur de nouvelles dispositions, allant nettement plus loin que le plan Barnier :
-renforcement des quotas annuels (1,2 milliards de m3 d’eau douce et 60 000 tonnes de limons)
-limitation des variations saisonnières de salinité par application d’un quota hebdomadaire des rejets d’eau douce
-un certain niveau de salinité à garantir
-des objectifs biologiques à atteindre (cela concerne les herbiers de zostères et les peuplements de moules)
Ces mesures s’accompagnent, de plus, d’une obligation de résultats. Elles sont ainsi appliquées dans un cadre expérimental et elles devront avoir fait la preuve de leur efficacité courant 2009.

Etang de Berre et Durance, liés par l'aménagement hydraulique

Cependant, la gestion de l’environnement, dans une optique de développement durable, ne peut s’affranchir d’une approche globale, à la fois territoriale et thématique. La réponse apportée à l’étang de Berre ne satisfait malheureusement pas à cette nécessité puisque d’une part elle conduit à limiter la production d’hydroélectricité (une énergie renouvelable fondamentale) et d’autre part, elle génère des impacts négatifs préoccupants sur la Durance (limiter les rejets dans l’étang de Berre revient à augmenter les restitutions dans cette rivière), avec une fragilisation de la nappe, des dégradations déjà constatées sur les ouvrages d’art et un accroissement des risques d’inondation.

Ainsi, il apparaît de plus en plus clairement que le problème de l’étang de Berre ne peut être abordé sans tenir compte des enjeux de gestion de l’eau sur la Durance. Ces deux milieux ont été liés par l’aménagement hydroélectrique, c’est ensemble qu’ils doivent être gérés.

Pour cela, un projet est ardemment défendu par les acteurs locaux, il s’agit de la dérivation totale des eaux duranciennes vers le Rhône, ce qui garantirait l’arrêt total des rejets dans l’étang, l’arrêt des restitutions en Durance et la restauration de tout le potentiel d’hydroélectricité de l’aménagement. Cela ouvrirait de plus de formidables perspectives de gestion de l’eau à l’échelle de toute la région à l’ouest de l’étang de Berre. Des études de faisabilité sont en cours de réalisation et les résultats partiels obtenus laissent entrevoir de réelles opportunités.
Il s’agit cependant d’un projet de grande envergure, qui nécessitera d’importants investissements ; sa réalisation ne peut être envisagée qu’à moyen – long terme. Mais face aux enjeux auxquels il fait face, gageons que son intérêt sera de plus en plus partagé et que les moyens financiers nécessaires pourront être déployés.

Aujourd’hui, la nécessaire prise en compte de la dimension environnementale, en phase avec une demande sociale de plus en plus fortement exprimée, mais aussi institutionnelle et réglementaire, rend incontournable la mise en œuvre d’actions efficaces de réhabilitation des milieux. Ce constat n’est bien évidemment pas réservé à l’étang de Berre, mais on peut attribuer à celui-ci une certaine exemplarité : ce milieu autrefois florissant, lieu de multiples activités de loisirs et d’exploitation des ressources (poissons et coquillages), a été sacrifié au nom du développement économique et industriel. Un tel développement strictement économique, sans prise en compte des dimensions sociales et écologiques, nécessite aujourd’hui des actions de correction d’envergure. Espérons qu’une application judicieuse de la notion de développement durable permettra de ne pas reproduire ce type d’erreur dans l’avenir.