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La trajectoire des milieux Berre, Bolmon et Rove

La trajectoire des milieux Berre, Bolmon et Rove peut être balisée par quelques grandes étapes clefs :

 

 

Début XIXe siècle :

entre l’étang et le golfe de Fos s’étendent les marais de Caronte, de faible profondeur, et les échanges avec la mer doivent être faibles. L’eau de l’étang de Berre est saumâtre, et quasiment douce dans l’étang de Bolmon

 

 

1850-1900 :

L’étang de Berre communique avec le golfe de Fos, via le canal maritime de Caronte, dragué à 3 m (1863). L’étang de Bolmon reçoit les apports de la Cadière, il communique avec l’étang de Berre via trois bourdigues (creusées en 1435) et constitue ainsi une « lagune secondaire » de l’étang de Berre. La salinité de l’étang de Berre est relativement constante, comprise entre 20 et 30. La salinité de l’étang de Bolmon a augmenté de façon concomitante à celle de l’étang de Berre avec l’approfondissement du chenal de Caronte ; elle est globalement comprise entre 10 et 20 selon un gradient est-ouest et connaît de forte variations saisonnières en lien avec les apports du bassin versant (de dessalures complètes lors des crues du Vallat à plus de 20 en été). Les biocénoses de l’étang de Berre sont typiques d’un milieu SVMC (Sables Vaseux de Mode Calme), sous influence marine, avec une végétation variée, très similaire de celle présente en milieu côtier, accompagnée de vastes zones d’herbiers de phanérogames (principalement Zostera noltii et Z. marina) à affinité plutôt marine. La végétation de l’étang de Bolmon est constituée d’espèces typiques des milieux lagunaires saumâtres (Phragmites, Characées, Ruppia) qui accompagne une biocénose de type LEE (Lagunaire Euryhalin Eurytherme).
L’exploitation des ressources marines est très largement développée dans les étangs de Berre et de Bolmon ainsi que dans les bourdigues. La pêche, très active mobilise 250 pêcheurs exclusifs des étangs (pour 500 patrons pêcheurs inscrits à la prud’homie de Martigues) et vise les espèces typiques des lagunes saumâtres : muges, loups, daurades, anguilles, sars, anchois, sardines, soles, athérines. Dans l’étang de Bolmon, l’augmentation de la salinité liée au creusement du chenal de Caronte a entraîné la disparition des poissons d’eau douce, en particulier les carpes, qui étaient une source significative de revenus pour les pêcheurs en hiver. Sont également largement exploitées les moules, les palourdes, les clovisses, les tellines (dans le Bolmon), les crevettes, les crabes.
Dans la continuité de la révolution industrielle, la société héritée du moyen âge est remise en cause. C’est à la fin du XIXe siècle que l’étang de Berre est perçu comme un territoire à conquérir, destiné à devenir une des pièces maîtresse d’un futur ensemble industriel phocéen, d’envergure internationale. Il en émergera la réalisation de grandes infrastructures de transport, y compris maritimes et fluviales : aménagement et approfondissement de la passe de Caronte en 1863 à -3m, puis en 1925 à -9m et réalisation du canal de Marseille au Rhône et du tunnel du Rove.

 

1925-1945 :

Le canal de Caronte a été approfondi à 9 m et le tunnel du Rove constitue une communication supplémentaire avec la mer. La salinité de l’étang de Berre s’est significativement accrue et reste globalement homogène comprise entre 24 et 32, avec des valeurs maximales à 36. La salinité de l’étang de Bolmon témoigne comme auparavant de l’influence des eaux de Berre, mais aussi désormais de celle des eaux du canal du Rove, elle est comprise entre 8 et 35 selon les zones de l’étang et la saison. La majeure partie des fonds de l’étang de Berre est constituée de la même biocénose SVMC florissante (jusqu’à 101 espèces de la macrofaune benthique recensées), avec d’importantes zones de moulières et des herbiers de Zostères dont la surface est estimée à 6 000 ha. Dans l’étang de Bolmon, la biocénose LEE est florissante, les herbiers de Ruppia se sont largement développés et occupent la plus grande partie des fonds de l’étang. Dans le canal du Rove, on assiste à la colonisation de nombreuses espèces en abondance, à la fois par le golfe de l’Estaque (espèces franchement marines) et par l’étang de Berre (espèces plus euryhalines). Dans les petits fonds (darses, bassin de la Mède) on trouve également trace d’herbiers de Zostères qui accompagnent une biocénose riche dans les substrats meubles. Le stock ichtyologique est abondant et se compose d’espèces typiques des milieux lagunaires accompagnées d’espèces à affinité marine.

 

L’industrialisation des rives de l’étang est engagée, avec l’installation de la première raffinerie en 1929. Cette tendance ira en s’accélérant tout au long des décennies à venir. La navigation maritime et fluviale se développe suite à l’approfondissement du canal de Caronte et à la création du canal de Marseille au Rhône avec le creusement du tunnel du Rove. Les usages liés aux étangs restent très largement dominés par l’exploitation des ressources marines (poissons et coquillages) et du sel. Les habitants des communes riveraines se sont appropriées le canal du Rove pour le ramassage de coquillages (moules) ainsi que pour la pêche professionnelle et de loisir. Les herbiers produisent des banquettes abondantes exploitées pour le matelassage (industrie du varech).

 1970-1980 :

Le tunnel du Rove s’est effondré, coupant la communication avec le golfe de l’Estaque, la centrale hydro-électrique de Saint-Chamas a été mise en service et apporte en moyenne 4 milliards de m3 d’eau douce par an dans le nord de l’étang de Berre. La salinité dans l’étang de Berre chute brutalement, avec des valeurs minimales jusqu’à 2 et des variations annuelles très fortes. Une stratification haline se met en place de manière quasi permanente, isolant l’eau de fond, plus salée, du reste de la masse d’eau. La dessalure de l’étang de Berre entraîne une diminution de la salinité de l’étang de Bolmon où les valeurs maximales ne dépassent plus 10. Dans la plus grande partie du canal du Rove, les variations temporelles de salinité sont très importantes (de 2,5 à 19). Dans l’étang de Berre, la totalité des espèces inféodées au milieu marin disparaissent, seules persistent les espèces euryhalines nitrophiles.
Le contexte d’eutrophisation augmente, les herbiers de zostères régressent. La stratification haline induit des phénomènes d’anoxie de grande ampleur dans l’espace et dans le temps, l’ensemble des peuplements benthiques se dégrade, la biocénose SVMC laisse place à du LEE très dégradé, les fonds sont dépourvus de vie au-delà de 5 m de profondeur.
Dans l’étang de Bolmon, le niveau de confinement augmente, les teneurs en nutriment sont élevées, l’eutrophisation est importante. Les herbiers de Ruppia disparaissent laissant place à des espèces d’eau douce (Potamogeton pectinatus) qui se cantonnent aux bordures de l’étang. Le peuplement benthique LEE se dégrade. Dans le canal du Rove, avec une eutrophisation croissante, la plupart des espèces présentes disparaissent.
La mutation du territoire est achevée, la principale fonction de l’étang de Berre est d’être le milieu récepteur des eaux usées industrielles et urbaines. En raison de la pollution, le classement sanitaire de l’étang interdit toute activité de ramassage des coquillages. Les droits de pêche ont été rachetés en 1957 afin d’arrêter l’exploitation et la commercialisation des poissons.
1990-2000 : Les premiers quotas limitant les apports d’eau douce par la centrale hydro-électrique de Saint-Chamas sont instaurés. Dans l’étang de Berre, les variations temporelles de salinité restent importantes (de 5 à 30), les valeurs moyennes sont inférieures à 10 en hiver. La stratification haline perdure et maintient des conditions d’oxygénation très défavorables dans la majeure partie des fonds de l’étang. Les peuplements benthiques se maintiennent dans un état dégradé, les herbiers de Zostera poursuivent leur régression et sont considérés comme fonctionnellement éteints.
L’étang de Bolmon se présente comme un milieu presque doux, très confiné, lieu d’une hyper eutrophisation marquée. Les ceintures littorales de P. pectinatus disparaissent, les fonds meubles sont quasiment dépourvus de vie. La masse d’eau est le siège d’une prolifération de cyanobactéries, dont certaines sont toxiques. Plusieurs crises de botulisme sont signalées dans les marais adjacents.
La mise en place du Secrétariat permanent pour la prévention des risques industriels (SPPPI) et du plan de réduction des pollutions industrielles a porté ses fruits avec une très nette diminution des flux de contaminants. La pêche a pu être à nouveau autorisée à compter de 1994, à l’exclusion de l’étang de Bolmon et du canal du Rove du fait du risque toxique généré par les blooms bactériens. Les riverains font valoir des nuisances olfactives durant les périodes les plus chaudes de l’année, et les usages nautiques sur le canal sont contraints par l’image d’une eau de qualité excessivement médiocre.

2010 :

Une nouvelle série de quotas est mise en place pour limiter les apports d’eau douce et de limons par la centrale hydro-électrique de Saint-Chamas. La salinité de l’étang de Berre est maintenue entre 15 et 25 tout au long de l’année. Le Bolmon qui reste isolé se maintient à des salinités faibles, comprises entre 2,5 et 23 selon les stations et leur proximité avec l’embouchure de la Cadière ou le lido du Jaï. Le canal du Rove affiche une salinité moyenne généralement inférieure à celle de l’étang de Berre (comprise entre 13 et 21), avec une variabilité interannuelle très forte.
L’étang de Berre reste un milieu globalement eutrophe avec néanmoins une diminution des teneurs en sels nutritifs liée à la réduction des apports. Pour autant, les peuplements benthiques montrent peu d’évolution et sont très dégradés. L’étang de Bolmon reste à un stade trophique avancé, les herbiers de P. pectinatus sont ponctuellement présents dans les secteurs les moins confinés de l’étang, les invertébrés benthiques sont rares ou absents.


Une salinité variable


L’analyse de cette trajectoire historique montre que la salinité des milieux aquatiques, résultante du mélange des apports d’eau douce du bassin versant et d’eau de mer du golfe de Fos, s’est modifiée tout au long de l’histoire du fait des aménagements réalisés : l’approfondissement du chenal de Caronte entre 1863 et 1925, et donc l’augmentation des entrées d’eau de mer a généré un accroissement de la salinité des étangs de Berre et de Bolmon, liés entre eux par les bourdigues. Le Bolmon, inclus dans Berre, est d’une salinité plus basse et plus variable du fait de la forte influence de la Cadière.
Entre 1925, année où les grandes infrastructures de navigation sont achevées et 1966, début des rejets massifs d’eau douce par la centrale EDF de Saint-Chamas, l’étang de Berre présente une salinité élevée et stable (32 ± 4) avec une biocénose SVMC. La salinité de l’étang de Bolmon est également élevée, jusqu’à 35 en été, mais également plus variable avec des dessalures à 8 lors des crues de la Cadière. De ce fait les peuplements sont de type LEE.
A partir de 1966 l’étang de Berre souffre d’une baisse de la salinité globale, mais surtout d’amplitudes de variation extrêmes. Le Bolmon est globalement dessalé, sous l’influence de l’étang de Berre, et de l’arrêt des échanges d’eau de mer par le tunnel du Rove effondré en 1963. On notera que la salinité du Bolmon remonte légèrement depuis 2005, de façon concomitante à celle de l’étang de Berre en raison de la diminution des apports d’eau douce de la centrale EDF.

Cette salinité changeante du fait des aménagements a généré des modifications dans les assemblages biocénotiques. Ce paramètre reste prépondérant vis-à-vis de l’atteinte d’écosystèmes équilibrés, en particulier dans l’étang de Berre et dans le canal du Rove qui souffrent encore de variations temporelles de grande amplitude et d’une stratification importante.