Les enjeux de la réhabilitation
La Marseillaise - 02/03/06
La bonne solution traîne et les pénalités menacent
Le 7 octobre 2004, l'Etat français a été condamné par la Cour européenne de Justice pour ne pas avoir adopté des mesures appropriées pour lutter contre "la pollution massive et prolongée de l'étang de Berre", violant ainsi deux accords internationaux (Convention de Barcelone de 1976 et protocole d'Athènes de 1980) que la France a pourtant signés.
Cette condamnation faisait suite à une plainte de la Coordination des pêcheurs, dénonçant la dégradation de ce milieu aquatique, du fait des rejets d'eau douce effectués par la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas, exploitée par EDF.
Mise en demeure de réagir et de remédier à cette situation, la France a proposé en février 2005 une solution de"lissage", c'est-à-dire de limitation et de régulation dans le temps, des rejets d'eau douce.
Le 19 décembre 2005, nouveau rebondissement : l'Europe, jugeant ce scénario de sauvetage insuffisant, rejette le plan proposé par l'Etat français et lui demande de revoir sa copie. Un véritable camouflet pour le gouvernement français.
Celui-ci doit formuler de nouvelles propositions d'ici le 4 mars prochain. A ce jour, cependant, tout laisse à penser que le nouveau plan de la France sera dans la lignée du précédent. Donc, sans grande innovation. Et surtout, a priori, aucune allusion à des travaux de dérivation des eaux douces ne devrait y figurer. Elle est pourtant jugée par les défenseurs de l'étang comme la seule solution.
Si cette deuxième réponse de l'Etat français ne satisfait toujours pas la Commission Européenne, celle-ci pourra alors saisir la Cour de justice pour qu'elle fixe le montant des pénalités financières dissuasives. Elles pourraient s'élever à quelques centaines de milliers d'euros par jour. Autrement dit, l'addition atteindrait rapidement le montant du coût des travaux de dérivation (estimé à 1,2 milliards d'euros), que le gouvernement français cherche visiblement à éviter...
L'enjeu pour l'Etat français est donc aujourd'hui d'échapper à une nouvelle condamnation par l'Europe.
Un équilibre bouleversé
L'étang de Berre, plus grande lagune d'Europe (15 000 hectares de superficie) est depuis de nombreuses années sérieusement malade.
Car l'injection massive d'eau douce en provenance de la Durance, pour les besoins de la production d'électricité, y asphyxie toute vie. A chaque mise en fonctionnement de ses turbines, la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas rejette artificiellement de l'eau douce, bouleversant l'équilibre salin de l'étang.
Dans les années 90, le ministre de l'Environnement de l'époque, Michel Barnier, propose un plan de sauvegarde pour l'étang, reposant sur une limitation des quotas de limons et d'eau douce rejetés dans l'étang. Seuls la ville de Martigues et le mouvement national de lutte pour l'environnement émettent des réserves. Car ce plan, outre qu'il engendre un manque à gagner en limitant la capacité de production hydroélectrique, accroît les risques de crues en Durance et Basse Durance. Il se révèlera être un échec.
L'indispensable énergie "propre"
Peut-on se priver aujourd'hui d'un outil de production d'énergie hydroélectrique, énergie dite "propre" ?
Au moment où s'affirme la nécessité de lutter contre les gaz à effet de serre et où la France, pour respecter le protocole de Kyoto, s'est engagée à faire passer de 15 à 21 % sa production d'énergie renouvelable, cela paraît pour le moins insensé. Qui plus est lorsque le coût du pétrole et des énergies fossiles, du fait de leur raréfaction, va inévitablement s'accroître.
La chaîne de production hydroélectrique Durance-Verdon est, de plus, un équipement très moderne et constitue à ce titre une vitrine technologique pour la France. Elle fournit une électricité de pointe et est capable de répondre aux variations de manière très souple. Malgré tout, la région doit importer les trois quarts de sa consommation électrique. Sachant que le transport de l'électricité génère des problèmes environnementaux.
Sécuriser les approvisionnements
La réhabilitation de l'étang de Berre constitue également un enjeu en terme de sécurité. La Durance constitue la principale ressource en eau de la région pour satisfaire les besoins de l'agriculture, de l'industrie et des populations. Elle approvisionne ainsi la quasi totalité de la région PACA en fournissant de l'eau potable pour une vaste zone urbaine.
Il s'agit donc de gérer ces équilibres et ces usages. Sachant que modifier l'une de ces utilisations n'est pas sans répercussion sur les autres.
Ainsi, la solution d'un "lissage" plus important des rejets d'eau douce dans l'étang de Berre aggravera les phénomènes qui conduisent aux risques d'inondation dans la Basse Durance. Il y a au contraire urgence à trouver une gestion de ces masses d'eau qui puissent permettre au lit de la Durance de revenir à son état antérieur. Le Syndicat mixte d'aménagement de la vallée de la Durance a fait des propositions en ce sens.
La question de fond
La sauvegarde de l'étang de Berre porte le débat sur le plan politique et idéologique en appelant une interrogation de fond : la protection d'un milieu naturel doit-elle se faire au détriment de l'activité humaine ou l'action des hommes peut-elle protéger la nature ?
Répondre que nature et activité humaine ne sont pas en opposition ni en contradiction implique alors que des mesures soient prises pour protéger l'environnement.
En ce qui concerne l'étang de Berre, plusieurs axes se dégagent : pour ce qui est du problème de la salinité, le financement de l'expérimentation de la réouverture du tunnel du Rove à la courantologie, pour réinjecter de l'eau de mer dans l'étang, est aujourd'hui acquis. Mais ses effets sur la santé de l'étang seront cependant très limités (de l'ordre de 5 %). Restent les travaux de dérivation étudiés par le Gipreb. A ce jour, seules deux alternatives ont été retenues : une évacuation des eaux douces après l'usine de Saint-Chamas en souterrain vers le Rhône ; ou un canal de dérivation après l'usine de Salon rejoignant le Rhône.
Coût des travaux : 1,2 milliard d'euros. Autrement dit rien de déraisonnable (cela équivaut à un équipement hydroélectrique de moyenne importance). Mais plus exactement une question de volonté politique.
"Il serait illogique que l'Europe n'aide pas au financement"
Questions à Jean-Claude Cheinet, adjoint délégué à l'environnement de la ville de Martigues.
-Quel est l'intérêt d'une dérivation des eaux douces de la Durance ?
- Les travaux de dérivation permettraient d'utiliser au maximum le potentiel de la chaîne hydroélectrique Durance-Verdon tout en ayant une souplesse dans la gestion des flux des eaux pour sécuriser la Basse-Durance. Bref, c'est la solution de l'avenir.
-Quel rôle ont joué les communistes dans le débat sur l'avenir de l'étang ?
-Ils ont joué tout leur rôle en tant que parti politique d'une part, avec leurs élus d'autre part, ou encore comme militants au sein d'associations et syndicats. Ils ont largement contribué à ce que la solution d'aménagement à réaliser devienne localement majoritaire. Il faut se souvenir dans les années 80 et 90, il était plus facile d'évoquer la fermeture de la centrale de Saint-Chamas que d'envisager un plan de réhabilitation d'ensemble. maintenant, c'est devenu l'idée dominante, mais ce ne fut toujours pas le cas.
-Se pose aussi la question de la rentabilité ?
-Le coût des travaux de dérivation s'élève à 1,2 milliard d'euros. Mais d'ores et déjà, le manque à gagner pour EDF, lié au plan Barnier et aux mesures de lissage est de 20 millions d'euros par an. Sachant que les concessions des centrales sont de l'ordre de 60 ans, 20 M€ multiplié par 60 équivaut à 1,2 milliard, cela nous ramène donc au coût des travaux de dérivation.
-C'est donc un projet rentable ?
-Tout à fait. A condition que l'on se place dans une logique de satisfaction des besoins des populations locales. Mais il y a aussi une autre logique, d'entreprise, celle d'EDF, société en cours de privatisation, et pour laquelle le taux de retour sur investissement doit être beaucoup plus court. Faire la clarté sur ces deux logiques qui relèvent d'un choix de société : c'est ce à quoi les communistes ont travaillé. Sachant que les concessions des centrales de la vallée de la Durance arrivent à échéance, il y a là une occasion historique d'échanger l'engagement d'EDF pour des travaux contre un renouvellement de la concession. La ville de Martigues demande à ce que le financement des travaux de dérivation soit d'ores et déjà préparé, en sollicitant notamment l'Europe. Car il serait illogique qu'elle condamne mais n'aide pas à financer la solution pour la reconquête de l'étang de Berre