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des mots d'Etang...

L’étang de Berre ne compte pas au nombre des hauts lieux touristiques de la Provence. La plupart des voyageurs en ont pourtant un aperçu lorsqu’ils arrivent dans la région, même si cet espace reste souvent non situé, voire innommable. Pour les passagers du chemin de fer, l’approche des raffineries donne le signal du moment où l’on commence à rassembler ses affaires avant la descente : c’est à la fois, contradictoirement, une balise urbaine et la négation de toute urbanité. La chaîne de l’Estaque dresse presque aussitôt une barrière entre la métropole et le plan d’eau. La ville est un autre monde.


















 
Haut-lieu ou non lieu
 
Le grand déversoir
À l’atterrissage à Marignane, l’étang produit souvent chez celui qui le découvre un sentiment puissant de désorientation (Tu crois que c’est la mer ?-Un étang n’est pas si grand). Quand vient l’approche finale, entrent dans le champ de vision des cohabitations incohérentes, qui donnent lieu à un assemblage ininterprétable : salins en déshérence, cultures maraîchères hors sol, centre commerciaux aux enseignes trivialement aguicheuses (comme partout ailleurs près des aéroports), plages et criques, églises romanes (comme dans les circuits de visite), mais surtout appareil industriel pétrochimique dont l’inquiétante étrangeté confère sans doute au lieu son unité et sa lisibilité : synclinal, l’étang est un vaste déversoir où l’énergie est fabriquée, distribuée et quelquefois perdue.
La déprise et l’emprise se superposent en ces lieux. Le vide y est partout, dans les friches et dans les interstices. On n’en finit pas de faire le compte des désaffections et des désaffectations : ancienne poudrerie, anciens hangars, et surtout, anciennes plages, anciens poissons, anciens pêcheurs, ancienne vie. Des cartes postales pas si anciennes montrent la foule des baigneurs et l’évidence du plaisir populaire. L’endroit appelle le braconnage social et les pratiques clandestines. L’étang est comme un gigantesque lieu de deal. Ce vide ouvre à toute une gamme de possibles ludiques, rarement exploités : qu’on pense à toutes ces friches ou à ces villégiatures dérisoires qu’on découvre au détour du chemin et où l’on imagine en pure perte des déjeuners sur l’herbe ou des parties de campagne, écho fictionnel du rêve d’Alfred Saurel qui voyait se profiler l’organisation « sur toutes les voies ferrées du Midi, de trains de plaisir à destination de cette humide fille d’Amphitrite » (c’est ainsi qu’il nommait Martigues).

Les figures du risque
Ce vide est simultanément occupé, jusqu’à l’asphyxie, par l’emprise massive de toutes les activités industrielles. Les vapocraqueurs et les turbines ne cessent d’y rejeter les résidus de l’énorme production d’énergie : ceux-ci s’ajoutent à tout ce que le dispositif synclinal dirige jusqu’aux entrailles de la mer intérieure (phosphates, nitrates, etc.). L’étang est à la fois un lieu de la perdition et de la déperdition, surtout lorsque l’anticyclone pèse comme un couvercle, aux heures les plus léthales de l’été.
Le risque industriel est ici figuré de manière colorée et diverse, dans une combinaison à la fois oppressante et joyeuse de signaux d’apocalypse. Tout est exposé, tout est explosable.
Il arrive même que le riverain puisse assister de sa terrasse à un accident industriel majeur (comme en novembre 1992, à la raffinerie de la Mède). On est ici au plus loin de la menace invisible, et partant plus anxiogène, que constitue le nucléaire : il n’y a pas d’énergie propre sur les rives de l’étang, en dépit de toutes les mesures de « reconquête ». Le processus de fabrication de la puissance sature l’espace de signaux de fumée.
Les municipalités demandent aux habitants de se munir de sparadrap pour obturer les orifices des maisons en cas de catastrophe. Mais à l’aube où eu lieu l’accident de la Mède, personne n’a pensé à ce dérisoire pansement : tout le monde est allé au balcon pour voir un feu d’artifice tourner en cauchemar. L’étanchéité des espaces et des dispositifs constitue la question centrale. La zone est caractérisée par l’accumulation de conteneurs, de cuves, de citernes. L’étanchéité est toujours en question.

Qualification et déqualification
Une telle description de l’étang est à la fois précise et inexacte. Elle ne dissimule rien des fumées grasses, de la violence faite à l’espace et de la réalité oppressante de la pollution. Mais elle conforte à trop bon compte l’anti-industrialisme dominant de nos sensibilités culturelles. On n’imagine pas une poétique du polypropylène. Personne n’a pensé à écrire la geste des travailleurs de l’étang. Il faut dire qu’à la différence de la mine ou de la sidérurgie, l’industrie pétrolière n’a pas suscité d’imagerie littéraire ou cinématographique propre à qualifier socialement les lieux de production (Toni, de Jean Renoir, dans lequel est furtivement évoquée l’odeur du pétrole, ne constitue pas vraiment une exception) : l’ami du peuple ne voit pas dans l’opérateur qui travaille au cœur de la raffinerie un symbole adéquat de la classe ouvrière.
Michel Peraldi remarque à juste titre que les pourtours de l’étang de Berre offrent « toutes les cartes postales, tous les lieux communs de la Provence visitée » (vestiges gallo-romains, églises romanes, petits ports de pêche, villages perchés, avant-goût de Camargue, etc.). Pourtant, tous les points de vue qu’on peut prendre sur l’étang ne suffisent pas à constituer un paysage. La présence massive des activités industrielles introduit des discontinuités qui rendent impossible la perception unitaire d’un espace cohérent.
Les vues qui s’apparentent le plus à des types touristiques immédiatement reconnaissables et assignables sans équivoque à une méditerranéité hédoniste et généreuse se trouvent oblitérées par le surgissement d’un épais nuage de fumée ou par l’éclat inquiétant des cuves de pétrole. Les points de vue possibles sont ainsi réduits au statut de fragments : le plaisir esthétique qu’on peut retirer de la contemplation des lieux est toujours miné par la nécessité d’obturer une partie du champ de vision pour ne pas voir ce qui constitue pourtant l’élément le plus puissant du spectacle de l’étang. Le regardeur est ainsi conduit à un travail permanent de cadrage et de recadrage. Il suffit de changer de focale pour passer de la crique délicieuse où s’élancent des véliplanchistes à l’usine pétrochimique où sont concentrées les matières dangereuses.
C’est évidemment d’un tout autre étang que parle Charles Maurras, quand il en fait la première des trente beautés de Martigues, l’étang « qui le matin blanchit et le soir bleuit ». Un bon nombre des beautés identifiées de Martigues sont d’ailleurs liées à l’étang (la cabriole des mulets, l’anguille qui se mange entre deux chandelles, les pêches de nuit, les ponts, les joutes, la poutargue, la marmaille qui nage entre les quais). L’étang, source de vie, est le lieu de la sociabilité provençale par excellence. Loin d’être le territoire discontinu d’une périphérie urbaine qui ne se laisse pas appréhender, il est, dans les textes de Maurras, producteur d’ordre et de cohérence, dans le domaine du paysage comme dans celui de la société.
C’est aussi un autre étang qu’a inventé le peintre Ziem, lorsque, dans sa quête « d’émanations salines », il l’a constitué comme un lieu pictural à partir d’une série de comparaisons et de transpositions avec d’autres figures de l’Orient méditerranéen. Il écrit en 1860 à Théodore Rousseau :
« Ce pays est encore vierge et antique comme ses habitants, tous pêcheurs, le paysage ne cède en rien aux beautés de la Grèce… C’est la vraie et franche nature, comme nous l’aimons partout, mais ici rien n’est encore envahi ».
Bien qu’il ait écrit ses textes avant la grande transformation industrielle, Maurras est sensible à l’existence de changements paysagers induits par l’activité humaine. Mais ceux-ci sont en quelque sorte neutralisés par le caractère inaltérable de la vraie beauté de Martigues et de l’étang de Berre. Il écrit à propos des changements : « Je ne crois pas que la main de l’homme enlaidisse facilement la nature… On a beau faire, on a beau dire, on ne gâtera pas les trente beautés… Il n’est pas question de justifier les pots de moutarde géants plantés au versant des Alpilles, ni les bouteilles d’encre monumentales qui, non loin d’Aix, insulte à l’ombre athénienne de la Sainte-Victoire de Marius. Ce qui est laid est laid, fût-il fait de main d’homme ! Mais dans un beau pays, dans un pays bien configuré et bien peint, je mets en doute l’importance de ces saletés éphémères ; à peine reconnues, elles sont rejetées par l’esprit et même par l’œil, qui ne demande qu’à en faire abstraction dans ses jugements ». La beauté résiste ainsi aux développements du commerce et de l’industrie. Maurras les appelle d’ailleurs de ses vœux.
« Le monde n’est pas un musée », affirme-t-il pour condamner le faux esthétisme qui envisage de figer les paysages en les mettant à l’abri des atteintes du temps.
L’optimisme de Maurras est fondé sur la capacité qu’il prête au regardeur de supprimer magiquement de son champ de vision tous les éléments qui ne satisfont pas au canon des « trente beautés de Martigues ». Il existe un génie du lieu qui a des propriétés en quelque sorte auto-nettoyantes. Les saletés sont éphémères, l’étang est éternel. Force est de constater que nous n’avons pas cette capacité, et nous admettons à l’unanimité le fait que le lieu a subi une très forte déqualification depuis que Ziem et Maurras en ont chanté des louanges et en ont constitué, avec des moyens plastiques différents, des grilles de perception obligées. Pourtant, à l’heure où l’étang blanchit, il arrive qu’un « c’est beau » échappe aux plus anti-industrialiste des regardeurs. C’est que l’étang résiste toujours aux diverses dégradations qu’il a subies. C’est qu’il est toujours aussi possible de n’en retenir que la puissance, d’en éprouver les multiplicités, d’en sélectionner les paradoxaux hauts-lieux, ou de montrer, à partir des modes particuliers (et quelquefois hétérodoxes au regard de l’esthétique dominante) d’appropriation de l’espace, que l’étang, indépendamment des directives institutionnelles et des plans d’ensemble, est chaque jour reconquis par quelques uns de ses usagers, fût-ce au moyen de tactiques infinitésimales.

Jean-Louis FABIANI, "La petite mer"