Qu'est-ce qu'une lagune méditerranéenne
Question à Charles François Boudouresque Professeur Université Méditerranée

Un écosystème ne constitue jamais un réseau stable, en équilibre, d'interactions entre des espèces et des compartiments fonctionnels : tout y fluctue de façon plus ou moins forte, parfois de façon chaotique. Pourtant, je suis capable de définir un certain nombre de caractéristiques moyennes de l'écosystème continental "hêtraie", bien que la hêtraie de la Sainte Baume soit très différente de celle de la forêt de Fontainebleau. De même, en milieu marin, je peux définir des caractéristiques moyennes pour l'herbier de posidonie, que ce soit celui du golfe de Marseille, du Parc national de Port-Cros ou de la mer Egée.
Suis-je capable de définir un écosystème lagunaire ? Beaucoup plus difficilement. Peut-être même que non.
Tout d'abord, les lagunes côtières se rattachent à deux grands types : les lagunes de type "estuaire" et les lagunes de type "antistuaire". Dans le cas des premières, les lagunes de type "estuaire", il existe des apports significatifs d'eau douce par le bassin versant, via généralement des cours d'eau, de telle sorte que la lagune est excédentaire en eau. L'eau douce, plus légère que l'eau salée, constitue la couche de surface et se déverse en mer ; l'eau marine, plus salée, pénètre dans la lagune en profondeur. L'étang de Berre (même avant le déversement de la Durance à Saint-Chamas), la lagune de Venise (Italie), la lagune d'Urbinu (Corse) et de nombreuses autres lagunes méditerranéennes appartiennent à ce type. Dans ces lagunes, on observe un gradient de salinité entre l'eau douce et l'eau de mer. Dans le cas des lagunes de type "antistuaire", il n'y a pas d'arrivée d'eau douce ; l'évaporation accroît la salinité de l'eau, qui devient plus lourde et plonge ; l'eau de mer, moins salée et plus légère, pénètre dans la lagune en surface, tandis que l'eau sursalée, qui s'est formée dans la lagune, la quitte en profondeur. Le Bahiret El Biban, à la frontière entre la Tunisie et la Libye, constitue un exemple de ce type de lagunes. La lagune de l'Ishkeul, dans le Nord de la Tunisie présente une particularité unique : au cours de l'année, elle passe du type "estuaire", quand les oueds y déversent de l'eau douce, au type "antistuaire", quand les oueds sont asséchés et que l'eau de mer y pénètre, via la lagune de Bizerte, pour compenser l'évaporation.
Une autre façon de classer les lagunes consiste à considérer leur oligotrophie ou leur eutrophie. L'oligotrophie signifie que les sels nutritifs, par exemple l'azote et le phosphore minéral, sont un facteur limitant pour la production primaire, principalement la photosynthèse. Les producteurs primaires ("végétaux" dans le sens populaire) sont les organismes qui fabriquent de la matière organique à partir d'éléments minéraux (gaz carbonique, azote minéral, phosphore minéral) et d'énergie (généralement la lumière). L'eutrophie signifie que les sels nutritifs ne sont pas limitant ; ils peuvent même être surabondants. La plupart des lagunes méditerranéennes sont eutrophes.
Les lagunes communiquent avec la mer. L'importance de ces communications est très variable d'une lagune à l'autre. Dans certains cas, elles sont épisodiques et la lagune constitue un milieu presque fermé ; on dit qu'elle est confinée. Dans d'autres cas, la lagune est largement ouverte sur la mer : elle échange de l'eau avec la mer, des organismes marins y entrent et des organismes lagunaires en sortent.
Les lagunes ne sont pas des milieux homogènes : les échanges avec la mer sont plus importants près des ouvertures que dans les secteurs qui en sont éloignés. Au sein d'une lagune, on peut donc distinguer une zonation en fonction du degré de confinement, c'est à dire du taux de renouvellement de l'eau lagunaire par de l'eau de mer. Par ailleurs, dans le cas des lagunes de type "estuaire", où l'arrivée d'eau douce est importante, il existe une zone de transition entre les écosystèmes d'eau douce, au débouché des cours d'eau et les écosystèmes typiquement lagunaires, caractérisés par une salinité intermédiaire entre l'eau douce et l'eau de mer, ou par de fortes fluctuations de la salinité.
Les lagunes eutrophes sont généralement soumises à des crises d'anoxie, quand la consommation d'oxygène, liée à la dégradation de la matière organique, est plus importante que la production d'oxygène par la photosynthèse, ou aux apports d'oxygène aux interfaces (avec l'air, avec la mer, etc.). Ces crises sont fréquentes en été, quand la température est élevée et en l'absence de vent ; elles se traduisent par des mortalités massives d'animaux. On connaît toutefois des lagunes eutrophes où les crises d'anoxie sont inconnues ; c'est le cas de l'Ishkeul, en Tunisie ; l'importance des oiseaux herbivores pourrait expliquer ce paradoxe.
Les lagunes constituent des milieux relativement récents. En effet, il y a 20 000 ans, au maximum de la dernière glaciation, le niveau de la mer se situait 130 m plus bas qu'aujourd'hui. Le niveau de la mer est ensuite remonté plus ou moins rapidement. Ce n'est que lorsque la vitesse de remontée s'est ralentie, pour devenir proche de la vitesse de remontée actuelle, que les lagunes ont pu se constituer. Elles datent donc de quelques siècles seulement, rarement de quelques millénaires. Leur destin est de se combler, lorsqu'il existe des apports de sédiments venus du bassin versant. Les lagunes sont donc des milieux éphémères, à l'échelle des temps géologiques. Les activités humaines ont accéléré la vitesse de ce comblement, en la multipliant par 4 ou 5.
Les lagunes constituent des milieux fortement anthropisés, artificialisés. L'homme s'est installé sur leurs rives, les a exploitées et les a profondément modifiées directement, pour favoriser cette utilisation, ou indirectement, via l'occupation de leurs rivages et du bassin versant. L'homme a modifié les communications avec la mer, les apports d'eau douce, les apports de nutrients et même le fonctionnement de base de l'écosystème lagunaire, lorsque l'aquaculture des mollusques a fait des filtreurs le compartiment fonctionnel majeur. Je peux étudier un écosystème posidonie presque naturel : il suffit d'aller dans la baie d'Elbu, sur la côte occidentale du Corse ; il n'y manque guère que le phoque moine ; mais je peux considérer que la pêche artisanale remplit le rôle de super-prédateur que jouait le phoque moine ; au total, je ne peux pas exclure que le fonctionnement de l'écosystème posidonie que j'observe dans la baie d'Elbu soit proche d'un fonctionnement "naturel". La plupart des écosystèmes lagunaires actuels sont aux antipodes de cette "naturalité".
Au total, chaque lagune constitue un cas particulier, unique. Peut-être même que, au sein de chaque lagune, chaque zone constitue un cas particulier. Pour le gestionnaire, et pour le scientifique qui tente de l'aider, cela constitue un casse-tête chinois. Il est en effet difficile de généraliser à partir d'une chimérique "lagune type". Il est difficile de transposer à une lagune l'expérience acquise dans une autre lagune. Il est difficile de prédire à partir d'un modèle conceptuel. Il est difficile de dessiner la lagune idéale vers laquelle devront tendre nos efforts de réhabilitation ; il n'est pas sûr que cette lagune idéale ait existé historiquement, ni qu'elle puisse un jour reposer sur des bases scientifiques. C'est donc bien aux gestionnaires qu'il appartient de répondre aux attentes des populations locales et de choisir le type de lagune, et donc de réhabilitation, vers lequel il faut tendre.
Charles François Boudouresque
Professeur Université Méditerranée