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  • Restauration et prospective
  •   /  Réouverture du tunnel du Rove à la courantologie

Les références historiques

En associant les objectifs de restauration écologique à ceux de l'amélioration du bien-être« socio-économique » des populations humaines, l'approche dite de la restauration du capital naturel sert de passerelle conceptuelle et pratique entre la conservation de la biodiversité et des écosystèmes naturels et le développement économique local et durable (Aronson et al., 2007).

L'écologie de la restauration repose sur la définition de trajectoire historique pour étudier les états de références d'un écosystème dégradé et définir des projets de restauration.

 

Il s'agit par l'analyse historique de mettre en évidence la séquence des expressions biotiques d'un écosystème individuel dans le temps (Clewell & Aronson, 2007). La restauration écologique se définit comme le processus par lequel on accompagne, encourage ou facilite le rétablissement d'un écosystème qui a été dégradé, endommagé ou détruit. L'écologie de la restauration est la science sur laquelle se base la pratique de la restauration écologique. Elle fournit idéalement des concepts clairs, des modèles, des méthodologies et des règles pour les praticiens en support pour leur pratique. (SER 2004).

La planification, puis l'évaluation d'un projet de restauration, qui vise à rétablir l’intégrité biotique préexistante d’un écosystème dégradé en termes de composition spécifique et de structure des communautés, ou de réhabilitation, qui insiste sur la réparation des processus, de la productivité et des services de l’écosystème, s'appuie sur un écosystème de référence, qui dans sa forme la plus simple est un site réel, sa description écrite ou les deux, pouvant être n'importe quel état potentiel de la gamme historique des variations de cet écosystème. Mais une référence est meilleure, car plus à même de représenter la réalité d'un écosystème dans toute sa variabilité temporelle, lorsqu'elle est composite et issue d'une multitude de sites. Typiquement, la référence représente un point d’évolution avancé qui se situe quelque part le long de la trajectoire de restauration attendue. En d’autres mots, l’écosystème restauré est supposé finalement imiter les attributs de la référence et les buts et les stratégies du projet sont développés dans ce sens (SER 2004).

La restauration du capital naturel peut être considérée comme une suite logique de la restauration écologique, qu'elle complèterait par une prise en compte d'éléments de nature sociale, économique et culturelle, et ce, selon une relation très semblable à celle existant entre les socio-écosystèmes et les écosystèmes. Si l'axiome de la restauration reste vrai, à savoir que la restauration tend vers le retour d'un écosystème à sa trajectoire historique, la dilatation du champ d'étude aux dimensions non-écologiques entraîne naturellement une extension des modèles actuels de l'écologie de la restauration. Cette extension ne saurait se contenter d'une approche multi-disciplinaire, qui consisterait à aligner en parallèle aux considérations écologiques des considérations économiques, sociales et culturelles. Les socioécosystèmes sont des systèmes complexes, irréductibles à la simple sommation de leurs éléments constitutifs car ces derniers sont en constante interaction. La tâche est ainsi de prime abord théorique, au sens où, comme il a été nécessaire de conceptualiser la définition, l'évaluation et le suivi des projets de restauration d'écosystèmes, il faut désormais le faire pour les projets de restauration du capital naturel des systèmes socio-écologiques.

Comment peut-on définir, suivre et évaluer de la manière la plus juste et rigoureuse possible un projet de restauration du capital naturel en répondant aux objectifs écologiques, économiques, sociaux et culturels ?

Cette question de recherche est directement liée à la caractérisation des références. Axe névralgique d'une restauration, c'est en effet la description de l'état de référence qui assure la cohérence d'un projet de restauration car elle seule permet d'effectuer sa définition, son suivi et son évaluation et de synthétiser les informations obtenues à chacune de ces étapes.

Dans le cas du projet Rove, la question des écosystèmes de référence est particulièrement épineuse. En effet, comme tout milieu lagunaire, ces écosystèmes ont connu une histoire complexe faite de nombreux changements d’état en raison des constantes interactions entre les sociétés humaines et les processus écologiques. La réflexion sur des écosystèmes de référence pour les étangs de Berre, de Bolmon et du canal de Rove apparaît dans ce contexte un préalable nécessaire dans la démarche de restauration globale que souhaite développer le GIPREB.

L'objet de cette étude est de définir une méthodologie multi-critères permettant de caractériser les références historiques potentielles d'un système socio-écologique à restaurer et d'en effectuer un classement. La mise en évidence de la meilleure référence historique consiste à mettre en avant la période historique où le système étudié présentait un assemblage de paramètres écologiques, sociaux, économiques et culturels correspondant au meilleur profil d'intégrité, de durabilité et de résilience, avec donc un maximum de bien-être humain et de services écosystémiques. Ce faisant, elle s'inscrit dans un cadre beaucoup plus vaste : la référence conditionne l'orientation même d'un projet de restauration.

Les références historiques de l'étang de Berre

Au sein du grand paysage de l'étang de Berre, l'étang de Berre constitue avec le canal du Rove et l'étang de Bolmon un hydrosystème interconnecté et relié à la mer Méditerranée par le chenal de Caronte. Les modifications importantes de cette connectivité hydrologique permet de caractériser les alternatives.

• - 7000 : l'étang de Berre se forme à la suite de la transgression flandrienne par le remplissage de la plaine à travers une vallée d'érosion incisant le massif calcaire. Ce passage profond se comblera ensuite naturellement par l'accumulation de sédiments, isolant l'étang de Berre de la Méditerranée.

• - 125 : les légions romaines creusent le chenal de Caronte, à – 2 m abaissant ainsi le niveau de l'étang, ce qui aurait pu faire émerger l'actuel cordon sableux du Jaï séparant l'étang de Berre de l'étang de Bolmon

• 1191 : aménagement des premières bourdigues entre les étangs de Berre et de Bolmon. Ces communications permettaient de piéger les poissons qui passaient d'un étang à l'autre.

• 1435 : creusement et aménagement de trois nouvelles bourdigues entre ces deux étangs

• 1863 : les communications entre l'étang de Berre et la Méditerranée réduites suite au comblement naturel du chenal de Caronte, sont rétablies suite à son creusement, à – 4 m.

• 1907 : le chenal de Caronte est approfondi à – 6 m.

• 1925 : le chenal de Caronte est approfondi à – 9 m, afin de permettre le passage de navire à fort tirant d'eau.

• 1926 : ouverture du tunnel et du canal du Rove. Une communication hydraulique supplémentaire entre l'étang et la Méditerranée (anse de l'Estaque) est ainsi aménagée, garantissant une continuité fluviale entre le port de Marseille et le Rhône.

• 1963 : effondrement du tunnel du Rove, les échanges hydriques via ce tunnel sont totalement interrompus

• 1966 : mise en service de la chaîne hydroélectrique de la Durance qui utilise l'étang de Berre comme milieu récepteur. De considérables quantités d'eau douce et de limons, provenant du détournement de la Durance, y sont alors déversées.

• 1993 : suite à un référendum d'initiative local, point d'orgue d'une importante mobilisation sociopolitique pour la réhabilitation de l'étang, le plan Barnier impose les premiers quotas au concessionnaire de l'aménagement hydroélectrique (Électricité de France).

• 2005 : une nouvelle série de quotas, plus contraignante, est imposée à la centrale de Saint-Chamas.

Cette chronologie permet de caractériser les alternatives suivantes :

Avant 1863 : L'étang de Berre est un milieu saumâtre très riche, avec des peuplements denses et étendus de macrophytes. La salinité est relativement constante, avec des variations spatiales et saisonnières liées aux variations des régimes des cours d'eau. L'étang appartient à un pays dominé par une économie rurale, caractérisé par de petites exploitations endogènes d'autosubsistance que côtoient de grandes exploitations bastidaires tournées vers une économie d'exportation et contrôlées par les villes de Marseille, Aix-en-Provence et Arles. Ce n'est que dans les zones les plus littorales que la pêche, le commerce maritime et le sel prennent le relais de l'agriculture. La présence de bourdigues permet de piéger de grandes quantités de poissons empruntant les passages entre les masses d'eau. Une pêche traditionnelle est également pratiquée dans l'étang. Ces activités participent à une forte identité culturelle et à la cohésion sociale au sein des villages. Une première phase d'industrialisation commence à l'ouest, avec une industrie chimique fortement polluante : la production de soude pour la savonnerie provençale, qui prend le relais de la saunerie alimentaire.

1863-1924 : les creusements successifs du chenal de Caronte entraîne une augmentation de la salinité de l’étang de Berre. Les biocénoses de l’étang de Berre sont typiques d’un milieu « Sables Vaseux de Mode Calme », avec une végétation variée de milieu côtier, accompagnée de vastes zones d’herbiers de Zostera.

La végétation de l’étang de Bolmon est constituée d’espèces typiques des milieux lagunaires saumâtres qui accompagnent une biocénose de type Lagunaire Euryhalin et Eurytherme. Le monde rural est touché de plein fouet par les crises. L'agriculture devient maraîchère et voient sa superficie diminuer, au profit de a ville et des terres incultes. L'industrie chimique, isolée et fragile disparaît tandis que des grands travaux d'aménagement des voies navigables sont réalisés. A la veille de l'ère pétrolière de Berre, Port-de-Bouc est la préfiguration de l'évolution de toute la région de l'Étang de Berre : un site dédié à l'industrie chimique accueillant des villes nouvelles, dotées de formidables structures portuaires et ferroviaires, le reliant à Marseille. Le passage d'une civilisation rurale millénaire à un civilisation urbaine et industrielle, est marqué par l'éclatement de la cellule villageoise, en laissant de côté les plus démunis, l'exode rural vers les premières concentrations industrielles, le désenclavement des campagnes et la spécialisation des cultures ; la pénétration des usages citadins qui ébranlent les valeurs traditionnelles des villages.

1925-1965 : La biodiversité des écosystèmes marins n'est pas encore touchée par les industries : les biocénoses SVMC et LEE sont florissante avec d’importantes zones de moulières et d'herbiers et gagnent les eaux du tunnel-canal du Rove. Le stock ichtyologique est abondant et se compose d’espèces typiques des milieux lagunaires accompagnées d’espèce à affinité marine. Cependant, en raison de la pollution chimique croissante, la contamination de la amtière vivante entraîne en 1957 l'arrêt de la pêche professionnelle. Dans les années 1920, l'essor de l'aéronautique correspond à une nouvelle phase de l'industrialisation et enserre l'intégralité de l'étang de Vaïne. Dans les années 1930, l'essor des industries de raffinage inclut l'Étang de Berre dans une logique productiviste nationale. Les infrastructures pétrolières prolifèrent, amenant la création de villes nouvelles à l'est et la constitution d'un réseau de transport de grande envergure : l'approfondissement du chenal de Caronte et l'ouverture du tunnel du Rove permettent de créer une voie navigable protégée majeure du port de Marseille à la vallée du Rhône.

Au niveau culturel, l'ère du tourisme commence : la côté méditerranéenne attire été après été, un nombre croissant de touristes du nord de la France, qui découvrent la culture provençale. En réaction, celle-ci se dote d'un caractère identitaire qui atteindra sa pleine maturité avec la Résistance.

1966-1992 : Deux événements vont sinistrer les écosystèmes aquatiques, qui commencent à être lourdement affectés par les pollutions urbains, industrielles et agricoles : l'effondrement du tunnel du Rove en 1963, et la mise en service de la centrale hydro-électrique de Saint-Chamas en 1966. Dorénavant, ce sont, en moyenne, 4 milliards de m3 d’eau douce par an qui sont jetées dans le nord de l’étang de Berre. La salinité dans l’étang de Berre chute brutalement entraînant une diminution de la salinité de l’étang de Bolmon. Une stratification haline se met en place de manière quasi permanente, induisant des épisodes anoxiques de grande ampleur et isolant les eaux de fond, plus salées, du reste de la masse d’eau.

Les espèces inféodées au milieu marin disparaissent tandis que les assemblages benthiques régressent fortement. Les pollutions industrielles, urbaines et agricoles, entraînent une dégradation de la qualité de l'eau et les métaux lourds entrent dans les processus de bio-accumulation. La chute de la salinité entraîne la disparition des salins, abandonnés en 1966. L'industrialisation et l'urbanisation au pas de charge s'accompagnent d'un bouleversement culturel : après la pêche professionnelle, l'héritage rural, vieux de trois millénaires est pulvérisé par le gigantisme industrialo-portuaire. En particulier, avec l'aménagement du canal de Provence, la perception des cours d'eau change et les ruisseaux et l'étang de Berre ne sont plus perçus que comme un réceptacle à déchets.

1993-2005 : Dans l’étang de Berre, les variations temporelles de salinité restent importantes et la stratification haline perdure. La qualité chimique de l'eau s'améliore cependant grâce aux normes de rejets imposés aux industriels de la chimie et de la pétrochimie à partir des années 70 et en 1994, la pêche est à nouveau autorisée dans l'étang de Berre. Les milieux restent cependant très dégradés. Dans l’étang de Bolmon, les ceintures littorales de P. pectinatus disparaissent, les fonds meubles sont quasiment dépourvus de vie et la masse d’eau est le siège d’une prolifération de cyanobactéries. Le canal du Rove est gagné par l'eutrophisation. Un virage culturel se forme avec la prise de conscience des impacts environnementaux, l'implication des populations locales (référendum d'initiative locale de 1991) et la mise en place de mesures efficaces de protection environnementale : mise en place de stations d'épuration, plan Barnier. Au niveau économique, l'industrie lourde se restructure fortement à travers une externalisation croissante. Le développement économique va désormais reposer sur les besoins d'une population nombreuse.

2006-2010 : L'étang de Berre voit sa salinité maintenue entre 15 et 25 g/l, mais reste un milieu globalement eutrophe. Le Bolmon, isolé, se maintient à des salinités faibles et à un stade trophique avancé. Les peuplements du canal du Rove ne montrent pas d’évolution non plus. L'industrie a perdu du terrain (Davoult & Chevalier 2010) mais a été relayée par le tertiaire qui s'est fortement développé : services aux entreprises, services à la personne, tourisme avec l'aménagement de plages sur l'étang. La gestion et la protection des milieux naturels sont à l'origine d'un tissu associatif dense. Malgré un amortissement social conséquence de la crise de 2008, la précarité reste importante (bas revenus, pauvreté infantile), tandis que les inégalités de revenu ne cessent d'augmenter (Toutalian 2010).