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Berre avec l'étang va, tout s'en va

Plus célèbre pour ses usines et ses centrales que pour ses trésors naturels, le lieu est pourtant candidat pour intégrer le patrimoine mondial de l’Unesco.
Tout le monde connaît Avignon, Hambourg ou Ibiza… Mais qui s’est arrêté au bord de l’étang de Berre,
dans les rues de Brême ou à Formentera ? Pendant tout l’été, Libération part à la découverte de ces
petits bijoux méconnus.
Durant le Festival d’Avignon, les bonnes surprises se découvrent parfois au détour d’une représentation off. Alors puisque l’on est dans la région et que l’on a sans doute mille fois visité Arles, Nîmes ou Montpellier, osons un lieu insolite sur la route de Marseille : l’étang de Berre. Curieuse destination a priori, puisque la plus vaste étendue salée d’Europe fait plus souvent parler d’elle pour ses industries polluantes que pour ses atouts touristiques… Et pourtant, elle présente suffisamment d’arguments culturels et écologiques pour que le maire de Martigues, Gaby Charroux, se soit lancé dans une candidature ambitieuse : faire inscrire l’étang de Berre au patrimoine mondial de l’Unesco. La campagne est lancée. Le dossier en cours d’élaboration. Si la réponse ne tombera pas avant quelques années, voici déjà quelques arguments pour inciter le voyageur à voter pour l’étang.

 

 

1/Saint-Chamas, un programme sans-faute
Pour arriver au petit village, il faut traverser la pampa locale, faite de garrigue et de vignobles.
Passé l’imposante centrale électrique qui balafre la nature, le paysage vire soudain à la carte postale quand se dessinent les toits de Saint-Chamas. Les pieds dans l’étang, ce petit port accroché aux collines justifie à lui seul le voyage.
Tout y est : les barques bronzant au soleil, les maisons fleuries et même un Bar de la marine, avec terrasse sur les quais. Surprise supplémentaire : la colline qui surplombe le village est creusée de maisons troglodytes. Au XVIIe siècle, les habitants entreposaient dans ces grottes des marchandises ou s’en servaient pour abri. Aujourd’hui aménagées en coquettes maisons avec vue sur l’étang, ces cavernes de luxe peuvent même, pour certaines, être louées par les visiteurs. Loin des idées reçues, sur les rives de l’étang, les usines n’imposent pas leur point de vue. Mieux, la ville a su valoriser une partie de son patrimoine industriel désaffecté pour créer de véritables réserves naturelles. Ainsi la Poudrerie, ancienne fabrique de poudre à canon des rois de France réaménagée en parc. Des cascades, des arbres africains centenaires, des oiseaux colorés…
Un enchantement que l’on peut aussi admirer depuis le lac, du moins si un bateau accepte de vous embarquer. Ça tombe bien, Pascal, charpentier du village, organise avec son association Barqu’allo des balades le long des côtes sur son pointu de 1930. Au programme, l’histoire des lieux transmise par les anciens : celle de la poudrerie, mais aussi celle du marché aux esclaves installé sur le port sous Louis XIV, ou encore celle du lavoir des Contagieux, qui abrite toujours la source où, en temps de peste, les habitants devaient faire escale.
2/«La Petite Camargue», écolo contre vents et marais
En poussant plus loin sur la route de Berre, au sud de Saint-Chamas, le site de «la Petite Camargue», au bord de l’étang (à ne pas confondre avec son homonyme, bien plus à l’ouest), est une candidate redoutable sur le terrain écolo. Dans ce paysage typique des salins du Sud-Est nichent une ribambelle d’animaux et d’insectes. Mention spéciale aux libellules, géantes et colorées, et carton rouge aux moustiques, forcément à l’aise dans ces marais. Heureusement, les nombreux oiseaux présents sur place allègent la facture côté piqûres. Les voyageurs patients pourront ainsi observer des cygnes, des hérons cendrés, des grèves et même des flamants roses. Encore faut-il se lever tôt, ce qui n’est pas forcément acquis lorsqu’on a prolongé la soirée à Saint-Chamas chez Pascal, qui clôture chaque journée par un grand apéritif, déployé dans la rue face au local de son association.
3/Les étangs intérieurs, favoris des sondages
On se croyait conquis par la rive droite de l’étang et soudain, voilà que la rive gauche déploie ses arguments. Passé Istres, la nature reprend des voix en affichant un repaire d’étangs garnis d’une foule d’oiseaux. Parmi eux, l’étang du Pourra est un terrain de jeu parfait pour mater les grèbes, toutes sortes de canards, des cormorans, des volées de flamants roses, voire, pour les plus chanceux, la sublime talève sultane, une poule d’eau turquoise qui vient se reproduire ici. Sur l’une des rives, des sentiers ont été aménagés pour observer d’en haut ce beau monde s’ébattre dans les roselières. En quittant ces plans d’eau intérieurs pour se rapprocher de l’étang de Berre, le très sauvage parc de Figuerolles, qui s’étend sur 130 hectares aux portes de Martigues, mérite l’escale. Avec ses petites plages aux faux airs corses, ce poumon vert permet aussi de mirer au plus près la flore locale, notamment les orchidées sauvages qui percent au printemps.
4/Martigues, la synthèse parfaite
Ciselée de nombreux canaux, Martigues n’usurpe pas son surnom de «Venise provençale». Trait d’union entre la mer et l’étang de Berre, la commune a toujours fait de l’eau son élément quand d’autres villes du bord de l’étang lorgnaient plutôt vers l’intérieur des terres. Mais le véritable tour de force de la cité est d’avoir su réunir, dans un même programme, toutes les contradictions de son territoire : on passe sans ciller du Miroir aux oiseaux, petit bijou aux airs vénitiens, au chenal de Caronte, artère industrielle où les imposants tankers font la liaison entre la mer Méditerranée et le coeur de l’étang.
C’est aussi au bord de ce canal qu’une petite cahute de bric et de broc abrite les artisans du caviar de la mer Méditerranée : la poutargue. Cette spécialité martégale fabriquée à partir d’oeufs de muges se consomme fraîche durant le mois d’août ou séchée le reste de l’année.
5/La Caravelle 3, le vote du coeur

En suivant le chenal de Caronte, les conteneurs du port autonome prennent peu à peu le pouvoir. Avec un peu de patience, la nature finit par pousser les tuyaux, imposant cactus et caillasses entre les conteneurs. Soudain, une construction tranche singulièrement avec le décor industriel : le fort de Bouc, édifice du XVIIe siècle entièrement restauré, offre, lorsqu’il est ouvert au public, une vue magistrale sur toutes les contradictions de l’étang.
Continuer sa route, encore, avec pour seul fil conducteur le panneau bar-restaurant la Caravelle 3. La route finit par se heurter aux rives de l’étang, où s’est installé un cabanon sans prétention. Passée la porte de la Caravelle, Dora Manticello guide les visiteurs vers sa petite terrasse, au bord de l’eau. A l’horizon, les gros tankers roulent des mécaniques. Dans l’assiette, une cuisine maison qui fait logiquement la part belle aux produits de la mer. Une parenthèse guinguette ouverte par hasard il y a trente-cinq ans par les parents de Dora. Un voyant leur avait prédit qu’ils tiendraient un jour un restaurant au bord de l’eau. La description du lieu en poche, ils ont arpenté toute la côte avant de trouver leur paradis perdu. La magie opère encore, assure Dora : il paraît que tous les projets initiés dans son restaurant se réalisent. Alors pourquoi pas une candidature au patrimoine mondial de l’Unesco ?
Date : 22/08/2017
Journaliste : Stéphanie Harounyan
www.liberation.fr